Apprivoiser la mort

On vient de tomber sur un post qui parle plus ou moins ou carrément de ce qu’on veut aborder dans cet article.

@rebeccalevygui.sociotherapie partage le témoignage de Chloé, qui explique « En fait, j'ai eu peur de lui dès le début. »

Ce qu'elle avait pris pour un coup de foudre, c'était d'abord de la peur. Petite, entourée de gens dont elle dépendait mais qui la menaçaient, elle avait trouvé une parade pour tenir : se rapprocher du danger pour le désamorcer.

Avec Clément, son corps a reconnu le même genre de signal et il a refait la même chose. C'est pour ça que la peur et le début d'attachement arrivent ensemble, et qu'on les confond aussi facilement. Clément lui répétait qu'elle était « trop intense », qu'elle « en attendait trop ». Mais qui décide qu'attendre quelque chose d'une relation, c'est en attendre trop ? Ce reproche, il ne l'a pas inventé : il s'est servi d'un truc qui traîne partout et qui vise surtout les femmes.

Ce n'est pas moi qui suis trop intense. C'est lui qui avait besoin que je me crois too much. »

J’en ai parlé dans d’autres articles ,« Il ne t’aime pas », « Mon ex mascu » "Est-ce que les femmes aiment les bad boys" ; où on essaye d’apprivoiser la mort.

Je pense sincèrement qu’on la voit chez certains, c’est intuitif, télépathique. Mais rarement conscient, rarement on a leur CV avant.

Cette idéologie que les femmes aiment les bad boys, terreur des incels, terreur de la virilité assumée, est ancrée depuis des siècles, où on « adorerait par masochisme se prendre des coups, quel bonheur ». En vérité, c'est là où vous partiez à la guerre, reveniez avec un air de héros intouchables, alors que vous étiez bousillés et alcooliques depuis votre retour, avec nos tabliers, ravies de vos exploits. Mais aujourd'hui on n'est plus sous De Gaulle. Nos bad boys ressemblent à Tony Soprano, Tony TheLip (Greenbook). On m'a parlé de Peaky Blinders aussi, à un mec grand, charismatique. Mais surtout protecteur. En tous cas ayant l’air. La violence est normalisée, tellement ancrée. Mais elle est pas écrite sur vos fronts. C'est pas marqué dans vos bios Tinder ou sur vos Instagram, les flics nous préviennent pas. C'est vrai, parfois on reconnaît pas les red flags. Mais même si on se réveille un jour, on nous le reproche toujours à nous. Jamais à vous. Le nombre de femmes qui ont dit « il n'était pas comme ça avant »... Ou celles qui disent avec un côté candide merveilleux, « je n'ai pas connu la violence, mon enfance était belle, je n'ai pas vécu de choses graves. Il m'est tombé dessus, j'ai mis du temps à ne plus me dire "non c'est pas possible qu'il soit comme ça, on peut pas être comme ça". » On ferme les yeux comme des gosses, la violence ne doit pas exister à part dans les films.

Je vous le donne en milliers, ils le sont pas vraiment. Ils ne tueraient pas « pour vous ». Ils se protègent eux, au mieux.

Mon bad boy portait la mort en lui (littéralement), je me disais en aucun cas « tiens c'est sexy, s'il m'en met une j’adore ». Jamais aucune MEUF NE S’EST DIT ÇA DE SA VIE. Aucune femme aime prendre des coups. NEVER. En le voyant je me disais, « il va me protéger », mais inconsciemment vous savez ce que je me disais vraiment ? Il n’a peur de rien, encore moins de personne, pendant que j’étais terrorisée par la moindre miette de pain qui faisait du bruit sous ma godasse. Je le voyais comme une extension de ce que je n’osais pas être, comme ce que je n’ai pas pu être. Imaginairement', pouvoir me défendre, me venger, et tuer (article « Thelma et Louise ») ; représentait quelque chose d’intouchable et de puissant. Près de lui, je ressentais ce qu'il ressentait, aucune peur. Mais surtout ces mecs-là ont du charisme, de la tchatche, ils sont séduisants par nature, par codes sociaux, ils t'enrobent un peu d'assurance. Un truc que les incels sont incapables d'être selon eux. Et on se rassure, parfois ils ont autant de charisme et de bagout que possible sans être des tueurs ou des merdes humaines dans la vie ou dans le couple.

J’ai lu une fois : « J’ai vécu 7 ans avec lui, c’était crescendo, la violence s’est accumulée, on a eu des enfants au début quand tout allait bien. La violence s’est installée en lui comme une jalousie après les enfants, comme quoi je ne m’occupais plus que d’eux, on prend moins le temps pour les dîners, les sorties, il est devenu triste au début, après y a eu des phrases blessantes, j’ai pensé qu’il avait le droit de s’adapter aussi comme il pouvait à la paternité. D’un papa-blues, pourquoi pas. On a eu quelques mois après ce supposé "papa-blues", c'était très bien, on était amoureux, il était merveilleux, cool, on rigolait, on s’aimait quoi ! Et puis ça a recommencé après un voyage sublime en Italie, la situation de famille n’était pas le problème, il ne cherchait pas "maladroitement sa position en tant que père et mari", il ne voulait pas de nous, c’était moi le problème, c'étaient aussi les enfants. J’ai essayé de les faire garder, faire un lien avec eux, l’obliger à aller les chercher à l’école, manger seul avec eux, qu’il se connecte ! Des fois ça allait, des fois non. Les coups ont commencé. 3 ans entre les grossesses de hauts et de bas, les coups d’un seul coup, j’ai rien compris. C’était toujours de ma faute, parce que je demandais "trop", d’un rangement ou de faire la vaisselle, ou d’aller chercher un des mômes à l’école parce que j’avais une réunion. Le soir devant les enfants ça tombait, il me mettait par terre. » Son mari s’en va après plusieurs plaintes de sa part aux flics qui sont allés le voir une fois, le mari dit « elle est folle, obsédée par ses enfants », les flics disent « ok ». Pendant 4 ans elle porte plainte 9 fois. Il la menace de se tuer, il profite d’un médecin qui le soutient, lui, il profite de sa famille et d’une belle-mère qui dit à sa fille « tu sais pas faire avec les hommes, c’est à toi de tenir ton foyer ». Elle s’en va 5 fois du foyer, il tente de se tuer, elle revient trois jours le calmer et partir en douceur. Les autres fois, il revient la « défoncer, il me donne tellement de coups que j’étais plus là ». Je laisse mes enfants chez une amie, parce que ma mère finissait par les redonner à leur père. La dernière fois qu’elle part, elle revient après un moment : « les coups ont été tellement forts qu’elle est restée stone ». Les flics récupèrent les photos, les plaintes, les rapports des médecins. Mais une flic lui dit « mais pourquoi vous restez ? » Un autre lui dit « il fait juste une phase, si vous êtes obsédée par vos enfants aussi, il le prend mal c’est normal ». En l’écoutant on sent bien qu’il n’y a pas d’obsession, les amis ou la famille témoignent qu’il n’y a aucune obsession, qu’elle ne l’a jamais délaissé, le mari, pour eux etc. etc. mais bon ; on n’est pas avec eux, on n’a pas de caméra pour être sûrs. Mais on suppose que bon, les coups elle les mériterait. Elle est encore obligée de laisser les enfants au père un week-end sur deux, les enfants détestent ça. Le mari les prend, lui-même n'en voulait pas mais c'est le seul moyen de pression qu'il a sur la mère. Est-ce qu'elle essayait de voir jusqu'où elle pouvait aller ? D'apprivoiser sa sentence ? Est-ce qu'elle ne voyait pas cette mort par déni ou pensait-elle qu'elle mériterait de mourir ? Est-ce que finalement elle n’y est pour rien ?

Les incels c’est encore pour vous : les femmes qui restent avec Tony Soprano, peuvent aimer ce contraste sensible-tueur, homme idéal de famille et sociopathe de la mafia dehors. Mais c’est donc des extensions, et une acceptation immense de la violence chez les hommes, qu'on nous a demandé petite, moyenne et grande d'accepter. Petite, il vous tire les cheveux et on vous dit "qui aime bien châtie bien" ; moyenne, il vous tire la culotte dans la cours et on vous dit "c'est normal si tu plait aux garçons voyons", moyenne et grande on te viole par un cousin on te dit "les garçons sont comme ça arrête de te plaindre, t'avais qu'a te défendre ou dire non".

Vous croyez que vous avez pu aller à la guerre pendant des siècles, nous introduire votre puissance dans les films, dans les livres, sans que ça finisse par nous plaire ? On n'aime pas être trompées, on n'aime pas la méchanceté, on aime qu'ils se donnent le droit d'être ce qu'ils veulent, et qu'on n'a pas eu ce droit et on aime parfois se dire, « avec moi ce sera différent parce que je l'aime tellement ». C'est un peu d'ego, mais à force de « c'est la femme qui fait l'homme », on s'est dit « pourquoi pas ». Oui on sait, ça marche une fois sur cent. Apprivoiser la mort, alors. Quand on vit un inceste, un viol, une agression sexuelle, on a vécu la mort, elle reste un peu en eux. S'ils se mettent en couple avec des gens dangereux, malveillants, voire violents, c'est par peur de cette mort parfois, de nouveau établie dans sa vie, on se dit « je vais l'apprivoiser, j'en ai peur, jusqu'où ça peut aller, comment je vais essayer de faire avec. Si je lutte, je vais mourir de toutes façons. » C'est pas calculé, pourquoi on se plaindrait si on se colle dans la guerre consciemment ? C'est pas par mécanisme conscient avec un contrat d'engagement à la main, c'est amnésique, sous le joug d'un vieux souvenir, on essaye de voir comment on va survivre cette fois.Mais je dois avouer : moi je crois que je voulais qu'il termine le boulot. Je me disais, il finira par me tuer, mais comme j'aurais dû être avortée, je pense que la mort était inconsciente chez moi. Et à moitié là aussi. Mais à moitié inconsciente, malade d'amour et de désir de vivre normalement avec lui, est-ce que je méritais quand même de mourir ? Qu'est-ce qu'il fallait faire vraiment ?Personnellement j’étais incapable de me protéger de la plus petite manière que ce soit, j’étais qu’une gosse de 5 ans qui essayait de dire non, qui essayait quand même de dire « je fais ce que je veux » ou « laisse-moi tranquille », avec beaucoup de détermination vaine. Ce truc qui reste, formaté.Lui, il avait l’air de savoir qui était la mort aussi que j’avais si bien connue, sauf qu'il savait jouer avec. Il savait me dire comment ne pas en avoir peur.

J’ai imaginé que les femmes qui cherchaient l’extension protectrice et vengeuse, cherchaient à la hauteur des crimes qu’elles auraient vécus. La force plus ou moins forte de votre extension, serait à la hauteur de votre besoin. Je le regardais dans les yeux, il avait tout vécu de pire, et rien n’était plus un problème. Il avait la tête molle, il parlait en proverbes comme Eric Cantona. Mais chez lui, se défendre, se venger, c'était intouchable, il m'a fait croire qu'il me protégerait aussi.

J'ai compris qu'il me protégerait jamais finalement.

Et les masculinistes, les incels, qui se disent « eux », « les gentils », « les 80 % dont les femmes ne veulent pas », nous diront : « c'est bien fait ».-

by sens

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